D'hier aux années 70, l'âge d'or du polar...
À la fois dramatique et poétique, haletant ou social, le polar dans l’hexagone se veut riche et lourd de sens. Inspiré des romans feuilletons de la fin du 19ème, Louis Feuillade ou Victorien Jasset sont les avant-gardistes du genre. Mélange de gouaille franchouarde immédiatement identifiable (on songe bien sûr à Michel Audiard) autant que clin d’œil, à ses débuts, à une tonalité que n’aurait pas renié Jacques Prévert, le genre est une subtile alliance de nombre d’inspirations, parsemées avec plus ou moins de parcimonie.
De plus, les interprétations remarquables de mafieux notoires ou de fines gâchettes (Borsalino, Le Samouraï…) donnait la part belle au crime et minimisait les forces de l’ordre, on est en droit de s’interroger sur le penchant voyeuriste de notre belle nation sur la thématique des crimes et délits. Plus friand des histoires de voyous, comme le récent biopic Mesrine, que des faits d’armes de nos fiers serviteurs en uniformes, plutôt tournés en ridicule comme dans Le Gendarme, Pinot simple flic ou Inspecteur Labavure qui ne seront pas ici évoqués.
Enfin, du fameux couple improbable (Belmondo-Delon par exemple), en passant par des auteurs savoureux comme Melville ou Clouzot, le genre n’a de cesse que de dévoiler, pas à pas, chaque facette de son énigmatique puzzle. Amateur d’intrigues à tiroirs alambiquées et de figures criminelles inoubliables, le polar à la française : c’est parti !
La naissance, après le sentiment de patriotisme incarné par De Gaulle !
«Le film policier est raconté du point de vue de la police, le thriller de celui de la victime, le film noir de celui du malfrat». Cette phrase citée dans l’Express est l’œuvre de François Guérif, directeur de collection chez Rivages. À elle seule, elle permet de mieux comprendre les us et coutumes d’un tel cinéma et de mieux en appréhender les implications. Le film noir (expression inventée par un critique de cinéma au sortir de la seconde guerre mondiale) doit son nom à la fameuse collection « série noire ».
Véritable jeu de miroir avec le cinéma d’outre atlantique, entre emprunts subtils et pompage grossier, d’une relecture du Faucon maltais au visionnage de Pépé le Moko de Julien Duvivier avec Gabin, le genre ressemble donc plus à un plagiat déguisé, à ses débuts en tout cas, qu’à une véritable création artistique. Un peu comme si les aventures fantasmées d’Humphrey Bogart étaient revisitées à la sauce Parisienne. Sachez par exemple qu’entre ses premières œuvres à la fin des années 50 et le milieu des années 80, c’est plus de mille films du genre qui virent le jour sur les écrans français.
L’aventure commence dans les années 50. Alors que la Warner inonde les écrans français de récits criminels, le « milieu », forcément actif même durant la seconde guerre mondiale, inspire les cinéastes français dont la volonté d’exalter le sentiment national au détriment de l’héroïsme américain se veut de plus en plus pressant. Les Français s’en veulent de n’avoir pu : ni gagner la guerre seuls, ni empêcher les camps. Il est donc temps pour eux de redorer leur blason après une douloureuse introspection sur la collaboration de certains hommes politiques… Il faut redoré le blason de la France ! L'Etat français encourage le cinéma et surtout l'ordre et la sécurité. Les choses sérieuses commencent avec Quai des Orfèvres d’Henri-Georges Clouzot en 1947. L’inspecteur Antoine, interprété par un Louis Jouvet impeccable en fin limier dénicheur d’indices est un modèle d’écriture. L’esquisse du milieu du music-hall d’alors, et l’aspect huis-clos du métrage, achève de remporter l’adhésion d’un spectateur conquis. Ces esquisses de personnages possédant leur part d’ombre et cette magnifique photo en noir et blanc n’auront d’ailleurs, pour certains métrages, rien à envier au cinéma américain précité.
En 1953, les spectateurs découvrent les films de Lemmy Caution, ce personnage caricatural de détective amateur de femmes, qui a peut être inspiré les séries américaines des années 70 et 80 ! Immortalisé par Eddie Constantine, celui-ci apporte une touche passagère d’humour avec les films La Môme vert-de gris, Cet Homme est dangereux de Jean Sacha ou Le Truand de Carlo Rim en 1956. Toujours célèbre aujourd’hui, le commissaire Maigret, d’abord immortalisé par Jean Gabin dans Maigret et l’affaire Saint Fiacre puis, durant de nombreuses années par le talentueux Bruno Cremer, fait que ces études de mœurs sous couvert d’enquêtes policières passionnent les français.
Mais au-delà de ces sempiternelles enquêtes menées par des inspecteurs récurrents pour les familles de l’époque (Qui a dit : Les Experts, NCIS, Bones ?), certains longs métrages demeurent aujourd’hui des modèles de maestria esthétique et de caractérisation de protagonistes. Du Rififi chez les hommes en 1955 de Jules Dassin en est un fier exemple. Fuyant le maccarthysme, le cinéaste américain nous offre alors l’un des tous meilleurs films du genre, une séquence de casse absolument anthologique, et une véritable descente aux enfers dans sa propre psyché, lui qui a été dénoncé par son douteux ami et cinéaste : Elia Kazan. Razzia sur la chnouf en 1955 d’Henri Decoin est également un immense succès alors qu’il fait suite à un autre mètre étalon : le Touchez pas au Grisbi de Jacques Becker.
Ici, ces truands « à l’anciennes» ne font pas les gros titres et œuvrent en « sous-marin ». Gabin campe avec assurance et malice un rôle trouble et assoie son statut de légende du cinéma. Son tandem de choc avec Lino Ventura, lui aussi dans Touchez pas au grisbi, est un modèle d’association (qu’on tentera de réitérer plus tard avec Belmondo et Delon), et cette ambiance d’un Paris burlesque et Jazzy, associée aux répliques cultes qu’emmèneront vers les cimes Michel Audiard, sont inoubliables.
La transition est en cours, le patriarche désirant raccrocher les gants après un dernier coup (Gabin) va mettre le pied à l’étrier à la jeune génération (Delon, Belmondo, Melville) et, à l’instar des cinéastes de la Nouvelle Vague, vont gentiment pousser vers la sortie cette autre vision du gangster parisien et du code d’honneur. Le plus illustre exemple de ce passage de témoin restera Mélodie en sous-sol d’Henri Verneuil en 1963.Les années 60 : dehors les vieux et place aux pépées !
Jusque-là relativement ignorée dans ce type de métrage, la place de la femme se fait de plus en plus grande dans cet âge d’or du film de malfrats. Parfois plante verte, elle est beaucoup plus souvent tentatrice et élément déclencheur du récit. Fatale et sure de sa séduction, elle est Jeanne Moreau dans Ascenseur pour l’échafaud de Louis malle, Marie Trintignant dans Série Noire par exemple.
Soit complice, soit cause de la chute du héros, la femme dans le polar perturbe désormais le cours normal des événements et mène à tous les débordements, du meurtre au suicide. Parodiée dans l’indicible et cultissime Les Tontons flingueurs de Lautner et son langage fleuri faisant mouche à chaque réplique, la « famille » se veut de plus en plus impitoyable et les guerres intestines se font leitmotivs.Avec À bout de souffle en 1959 et Pierrot le fou l’année suivante, Godard revisite le genre, bouscule l’ordre établi, et érige en héros des gangsters tragiques, porté au rang de victimes d’une société forcément injuste et incapable. En 1960 : Classe tous risques ou Le Trou de Jacques Becker, enfoncent le clou. Dernier sursaut d’un cinéma qui n’est pas encre devenu brûlot, Le Cave se rebiffe de Gilles Grangier et Mélodie en sous-sol enterrent définitivement les brigands dits « de la vieille école ».

L’un des fleurons de ce renouveau de la figure du hors-la-loi reste Le Samourai de Jean Pierre Melville. Reconnu par des cinéastes comme Tarantino ou John Woo comme précurseur et ayant influencé leur propre travail : le film ne décrit plus une société réaliste mais n’est que la représentation de la volonté du réalisateur. Le cinéaste avait d’ailleurs déjà entamé sa prise de pouvoir avec Le Deuxième souffle en 1966. Il crée un univers sombre et tout sauf naïf, et laisse présager de la noirceur des œuvres qui suivront durant les années 70. Par le biais d’un cinéma fait de trahisons et de désillusions, mais aussi d’une maîtrise formelle assez estomaquante, le film porté par un Ventura au sommet de son art est impressionnant et proche de la perfection. Melville achèvera d’ailleurs tout son petit monde avec Le Cercle rouge en 1969. En trois films, le cinéaste bâtit une œuvre unique, contourne les conventions et entraîne ses acteurs dans les abîmes d’une psyché fataliste et pessimiste. Dans ce dernier, Melville expose un casting éblouissant (Bourvil, Delon, Montand…), un casse de banque muet inattendu et formellement inattaquable, et intensifie son statut de grand réalisateur.
Vers les années Delon -Belmondo : les héritiers-précurseurs
De Plein Soleil de René Clément aux films précités, on s’aperçoit que malgré une personnalité décriée, Alain Delon reste l’emblème de ce personnage de tueur complexe et tourmenté. Il sera adjoint dans cette personnification par un autre grand nom du cinéma : Jean Paul Belmondo. Déjà présent dans certaines œuvres comme Classe tous risques de Claude Sautet ou Le Doulos de Melville, il signe avec Alain Delon le célèbre Borsalino en 1970. Plongée dans les films de gangsters des années 20, ils sont aussi respectueux qu’efficace. L’époque des Blier, Blanche et autres grandes gueules est révolue. Place à la nouvelle vague de cinéaste autant qu’au raz-de-marée Delon-Belmondo. Vestige inattendue d’un retour aux sources quelque peu rétrograde, Le Clan des Siciliens, toujours avec Delon et Gabin, marque le pas à une époque de grondement sociétal.
À l’heure de la révolution idéologique autant que sexuelle, la contestation se fait grandissante et le cinéma de « papa » s’en ressent. Celui-ci devient bien plus âpre et frontal que ses prédécesseurs. Inscrits dans le milieu des années 30, les images d’Epinal que sont Belmondo et son cabotinage incessant ou Delon promenant désormais sa gueule d’ange sur tous les films majeurs, commencent à lasser.
Ces films sont à découvrir ou même à redécouvrir, soyons fiers de notre patrimoine !
Le vrai polar français avant gardiste est mort dans les années 70 mais une nouvelle forme est apparu mais celle-ci n'est qu'une pâle copie des productions américaines... à suivre
Bonus dossier pour vos soirées blind-test : Quelques répliques cultes !
«Je veux pas crever d’un rhume d’un autre» (Les Spécialistes)
« Ben, mets-toi à ma place. Inès le matin, Inès le midi, Inès le soir ! T’es pas une femme t’es un régime ! » (Pépé le Moko)
« Dans les situations critiques, quand on parle avec un calibre bien en pogne, personne ne conteste plus. Y’a des statistiques là-dessus. » (Mélodie en sous-sol)
« Moi les dingues j’les soigne, j’m'en vais lui faire une ordonnance, et une sévère, j’vais lui montrer qui c’est Raoul. Aux quatre coins d’Paris qu’on va l’retrouver éparpillé par petits bouts façon puzzle… Moi quand on m’en fait trop j’correctionne plus, j’dynamite… j’disperse… et j’ventile… » (Les Tontons flingueurs)
« – T’aurais vu comment ma mère elle se débrouillait !
- Mais je suis pas ta mère moi !
- Et tu t’en vantes ! » (Série noire)
Léo
(infos L'Ecran Total)

